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Seconde Parite - Pourquoi les loix devoient
être faites.
Les loix d'institution ne devoient être
faites que pour rappeller et remettre en vigueur, la premiére
loi naturelle de sociabilité; elles devoient tirer toutes
leurs dispositions particuliéres de cette loi générale;
faire servir ces conséquences à l'étendre et
à l'expliquer; prévoir et prévenir les cas
qui pouvoient donner atteinte à son autorité, ou tendre
à éluder ses intentions. Point du tout : ces loix
factices et momentanées, ont commencé par directement
contredire celle qui devoit être éternelle, et de laquelle
elles devoient emprunter toutes leurs forces, aussi ne faut-il pas
s'étonner de leur instabilité, de leur embarras, de
leur multitude.
C'est ce cahos qu'a si savanment parcouru le
célèbre Auteur de l'Esprit des Loix; esprit dont il
a fait connoître l'inconstance, en faisant l'histoire et l'analyse
de ces loix versatiles. Tel a été son objet; le mien,
dans cette dissertation, est de faire voir précisément
pourquoi les loix humaines sont par elles-mêmes si sujettes
à de fréquens changemens, et à mille inconvéniens
dangereux.
Ces loix, je ne cesse de le repéter
et on ne saurait trop le redire, en établissant un partage
monstrueux des productions de la Nature et des élémens
même, en divisant ce qui devoit rester dans son entier ou
y être remis si quelque accident l'avoit di-visé, ont
aidé et favorisé la ruine de toute sociabilité.
Sans altérer, dis-je, la totalité des choses immobiles,
elles devoient ne s'attacher qu'à régler, non la propriété,
mais l'usage et la distribution de celles qui ne sont point stables
: il ne falloit pour cela que partager les emplois, les secours
mutuels des membres d'une société : s'il devoit regner
quelque inégalité harmonique entre des Concitoyens,
c'étoit de l'examen des forces de chaque partie de ce Tout
qu'il falloit déduire ces proportions ; mais sans toucher
à la base qui porte le corps de la machine. C'est une maxime
de prudence économique, qu'un homme riche en fonds, ne doit
projetter que sur l'emploi de ses revenus.
Vrai medium de toute démonstration politique
ou morale, et cause premiére de tout désordre.
C'est sur l'évidence des principes que
je viens de m'efforcer de dégager comme d'un tas de ruines,
que J'ose ici conclurre qu'il est presque mathématiquement
démontré que tout partage, égal ou inégal,
de biens, toute propriété particuliére de ces
portions, sont dans toute société, ce qu'Horace appelle
summi materiam mali. Tous phénomènes politiques ou
moraux sont des effets de cette cause pernicieuse; c'est par elle
qu'on peut expliquer et résoudre tous théorêmes
ou problêmes sur l'origine et les progrès, l'enchainement,
l'affinité des vertus ou des vices, des désordres
et des crimes; sur les vrais motifs des actions bonnes ou mauvaises
; sur toutes les déterminations ou les perplexités
de la volonté humaine : sur la dépravation des passions;
sur l'inefficacité, l'impuissance des préceptes et
des loix pour les contenir; sur les défauts même tecniques
de ces leçons; enfin, sur toutes les monstrueuses productions
des égaremens de l'esprit et du cur. La raison, dis-je,
de tous ces effets peut se tirer de l'obstination générale
des Législateurs, à rompre ou laisser rompre le premier
lien de toute sociabilité par des possessions usurpées
sur le fonds qui devoit indivisiblement appartenir à l'humanité
entiére.
Combien il étoit facile aux premiers
Législateurs de reconnoître les intentions de la Nature,
et d'y conformer leurs institutions.
Mais, repliquera-t'on, étoit-il bien
possible que les premiers Législateurs de notre Continent
poliçassent les Peuples comme vous prétendez qu'ils
auroient dû faire? et quand ils l'auroient pu, leurs loix,
leurs institutions, n'auroient-elles pas été aussi
sujettes à la corruption et aux changemens qu'elles le sont?
Je répons premiérement, que la
plupart des peuples, qui de notre connoissance se sont les premiers
soumis à des loix, n'étoient point dans ces tems aussi
nombreux qu'ils le sont devenus : ainsi, selon l'objection même
que vous m'avez faite ci-devant, c'est là précisément
ce qui a facilité les législations, et ce qui en auroit
favorisé de meilleures : de plus, ces peuples indigênes
(1), ou Colons, devoient être à peu près, ce
que sont depuis un grand nombre de siécles, les Nations de
l'Amerique septentrionale : il étoit donc facile à
leurs Sages d'établir leurs loix sur les vrais fondemens
de la Nature ; ils étoient alors presque à nud et
sans rupture, ces solides fondemens, qu'il faut aujourd'hui creuser
avec tant de peine: quand ils les ont trouvé quelque part
alterés par les accidens qui pouvoient faire languir les
affections sociales, ils devoient travailler à les rétablir,
en faisant revivre ces affections. Exactes observateurs de ce que
dictent ces sentimens, commentateurs conséquens de leurs
premières loix, ils pouvoient les étendre, mais en
conserver le texte dans toute sa pureté.
On demandera encore, si ces Législateurs,
en suivant pas à pas les sages intentions de la Nature, n'auroient
pas, malgré la docilité des Peuples, rencontré
des difficultés de détail dans les applications particuliéres
de leurs loix à la distribution des diverses occupations,
aux moyens de pourvoir suffisanment aux besoins publics et particuliers,
et à ceux de faire également subsister sans confusion,
sans discorde, une multitude de Citoyens; difficultés dont
la moindre a souvent fait échouer les plus beaux projets.
Je dirai que tout cela auroit été
une simple affaire de dénombrement de choses et de personnes,
une simple opération de calcul et de combinaison, et, par
conséquent, susceptible d'un très-bel ordre. Nos faiseurs
de projets anciens et modernes, ont conçu et exécuté
des desseins incomparablement plus difficiles, puisqu'outre les
accidens imprévus, ils avoient contr'eux la raison de la
Nature, et les obstacles sans nombre qui naissent de l'erreur et
dont elle s'embarrasse elle-même. Enfin, si l'on doit s'étonner,
c'est que ces imprudens aient réussi en quelque chose.
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